La fortune des McCullough

Philipp Meyer - Le fils - Albin Michel (Terres d'Amérique)Ample et sévère. Voilà ce qui vient à l’esprit après avoir refermé Le fils, de Philipp Meyer. Presque sept cents pages et, pour autant, bien peu de fioritures. Le dispositif est simple : trois personnages d’une même famille, de trois générations différentes, évoquent chacun leurs souvenirs. Eli McCullough, dit Le Colonel, a été enlevé par les Comanches à onze ans. Il a participé à la conquête de l’Ouest avant de s’installer au Texas. Homme brutal et sans scrupules, il a bâti un empire foncier à coups de fusil, les premiers plombs étant pour ses voisins mexicains, installés de longue date. Son fils, Peter, est la deuxième voix du roman : opposé aux choix de son père, il ne parvient pas à s’affirmer face à lui. Sa bienveillance, son humanisme, sont perçus comme autant de faiblesses dans un monde d’ouvriers agricoles ignares et de vaqueros instinctivement violents, sur fond de révolution mexicaine. Jeanne-Anne, petite-fille de Peter, héritière de la fortune des McCullough, solitaire et finalement esseulée, dissimule ses turpitudes sous des airs d’inflexibilité.

Fresque d’une tragédie familiale, roman de la naissance d’une nation sanguinaire, Le fils tient de l’épopée. Des trois voix, celle du Colonel est peut-être la plus marquante : son expérience de vie parmi les Comanches est la base de développements passionnants. Pour autant, le mal-être de Peter et de Jeanne-Anne – on ne forge pas un destin, celui du Colonel, sans briser des vies, celles de ses descendants – offre des pages superbes sur la psyché humaine et les batailles, vaines parfois, qu’on mène pour rester à flot.

Focus sur la collection « Escapades littéraires », chez Robert Laffont

Pour approcher, visiter, comprendre une ville, qu’y a-t-il de mieux que de découvrir ce que les grands auteurs ont pu en dire ? Laissez-vous surprendre par les textes consacrés aux plus belles cités du monde, puisés dans les récits de voyage, correspondances et autres carnets de route des écrivains-voyageurs. À ce jour, quatre titres ont paru, New York, Berlin, Saint-Pétersbourg et Rome, tous sur Dépaysage.

New York, escapades littéraires - Robert Laffont (Pavillons Poche)

Berlin, escapades littéraires - Robert Laffont (Pavillons Poche)

Saint-Pétersbourg, escapades littéraires - Robert Laffont (Pavillons Poche)

Rome, escapades littéraires - Robert Laffont (Pavillons Poche)

Wallace Stegner, un destin manifeste

Wallace Stegner - Lettres pour le monde sauvage - Gallmeister (Nature Writing)Ne demandez pas de résumer ce que ce petit livre raconte, tant il est riche. S’y mêlent avec bonheur notes autobiographiques émouvantes et considérations, graves ou amusées, mais toujours savantes, sur l’Ouest américain dans ses dimensions aussi bien géographiques que sociales et culturelles. Six des sept premiers chapitres éclairent d’un jour nouveau son magnus opus, La montagne en sucre (The Big Rock Candy Mountain, 1943, également chez Gallmeister), le texte intitulé « Au jardin d’Éden » rapportant une excursion dans les monts Uinta, au nord-est de l’Utah. En se remémorant son enfance, Wallace Stegner donne chair à son récit. Il consacre également le rôle essentiel qu’a joué sa mère dans la construction de sa vision du monde. Si l’on en croit ses mémoires, le roman rend bien la situation telle que Stegner l’a vécue : le père, éternel insatisfait, accapare le temps et l’espace disponibles, mais c’est la mère, toute en force et en retenue, qui est le véritable axe autour duquel s’organise la vie du foyer. C’est d’ailleurs par une tendre lettre à sa maman, disparue un demi-siècle plut tôt, que commence le recueil. S’ensuivent de magnifiques descriptions des plaines où s’installe la famille, à la frontière entre le Montana et la Saskatchewan (le féminin est de rigueur, n’en déplaise aux locuteurs français…) et du formidable terrain de jeu que constitue la décharge à ciel ouvert de Whitemud pour le jeune Stegner. Un chapitre est également consacré à la condition de migrant qui est la sienne durant toute son enfance, lui qui, à l’instar de beaucoup d’Américains de l’Ouest, est « né sur la route ». Pourtant, ce n’est pas par le mouvement qu’il se définit, mais par son ancrage dans des lieux tels le village d’Eastend (le Whitemud de ses souvenirs) ou la ville de Salt Lake City vers lesquels il revient en pensée. Ensuite, trois textes traitent de l’Ouest comme civilisation : dans le premier, Stegner visite Havasu Canyon, un affluent du Colorado, et évoque la vie des deux cents Indiens Havasupai qui l’habitent alors ; dans le deuxième, il rapporte une conversation qu’il eut avec un architecte, démiurge ridicule souillant le désert californien par ses réalisations fantasques. Dans le troisième texte, Stegner tente, avec profit, de conceptualiser ce qui fait l’unité de l’Ouest américain, en l’espèce un phénomène climatique, l’aridité. L’ouvrage s’achève par deux chapitres soulignant la nécessité ontologique, pour le doyen des écrivains de l’Ouest comme pour tout Américain, de préserver les vastes étendues sauvages des États-Unis en tant qu’elles sont des territoires où peuvent se rejouer, sans fin, les mythes liés à la Frontière.

Amérindiens du Nord : des espoirs en réserve

David Treuer - Indian Roads : un voyage dans l'Amérique indienne - Albin Michel (Terres d'Amérique)Le choix du titre d’un ouvrage est déterminant ; celui-ci n’est peut-être pas judicieux. Heureusement, la quatrième de couverture est plus explicite, qui nous promet la découverte d’une réalité méconnue de l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui, celle des réserves indiennes. Le titre original, Rez Life, renvoie à l’expression utilisée couramment par celles et ceux qui vivent ou travaillent sur l’une des 326 réserves que comptent les États-Unis quand elle n’est pas tatouée sur le torse du cousin de l’auteur… Quelques-uns de ces territoires « réservés » par les États aux tribus nord-amérindiennes connaissent l’opulence grâce aux ressources des casinos. Mais dans l’écrasante majorité des réserves, les conditions de vie sont difficiles, parfois même comparables, si l’on s’en tient aux indicateurs courants (espérance de vie, malnutrition, mortalité infantile, pauvreté extrême, etc.), à celles de pays en voie de développement.

Enseignant, romancier (on lui doit Le Manuscrit du docteur Apelle paru en 2007 chez Albin Michel, toujours dans la collection « Terres d’Amérique »), David Treuer est né en 1970 d’un père juif autrichien et d’une mère ojibwé et il a grandi dans la réserve de Leech Lake, au nord du Minnesota. C’est donc un domaine qu’il connaît intimement, mais qu’il peut également objectiver, étant docteur en anthropologie de l’université du Michigan. D’où la nature plurielle de l’ouvrage : « Comme les réserves elles-mêmes, écrit-il dans une note finale (p. 409), ce livre est un hybride. Il contient des éléments journalistiques, historiques et autobiographiques. À ce titre, il se veut plus évocateur qu’exhaustif. Son but est de saisir une part d’histoire et une part de vérité sur la vie des réserves – phénomène multiple et non unique, qui dépend de l’angle de vue et des personnes auxquelles on parle. »

C’est bien ce qu’on ressent à la lecture de cet essai : on passe d’une réserve à l’autre, d’une analepse personnelle à une mise au point historique, d’une anecdote à l’allure de conte à un commentaire pointu sur le cadre législatif des réserves. Tout cela forme un contenu parfois déroutant, mais c’est en même temps une matière presque vivante, qui se modèle en fonction des attentes du lecteur. Pour ma part, j’ai pu mettre de l’ordre dans mes connaissances au sujet de l’imbroglio juridique qui a donné naissance aux réserves, depuis le premier accord avec les Delaware en 1778 jusqu’en 1871, lorsque le Congrès met fin aux traités signés avec les tribus indépendantes et ne reconnaît plus que des individus (Indian Appropriation Act). De même, j’ai apprécié les informations inédites sur la vie quotidienne dans les réserves, sur l’accès des Indiens aux services publics de la justice – la mère de David Treuer est juge au tribunal tribal – de la santé ou de l’éducation, ou encore sur la délicate détermination, confinant à l’absurde, du fameux blood quantum (le degré de « sang indien » dont on dispose ou non) et ses conséquences délétères.

Sans minimiser aucun des graves problèmes auxquels sont confrontés les habitants (pas nécessairement tous indiens) des réserves, l’auteur porte sur elles un regard tendre, à distance des « ghettos rouges » de l’écrivain pomo Greg Sarris : « En général, nos réserves sont décrites comme des lieux de misère, envahis par la drogue, la criminalité, où la vie est dure, violente et brève. […] Mais ce n’est pas là toute l’histoire. Les réserves et les Indiens qui y vivent ne sont pas les simples victimes du rouleau compresseur blanc. Et ce que l’on trouve sur les réserves ne se limite pas à des cicatrices, des larmes, du sang et de nobles sentiments. Il y a de la beauté dans la vie des Indiens, il y a aussi du sens et des liens tissés de longue date. Nous aimons nos réserves. » (p. 18 et p. 20). Au cœur de cet ouvrage, il y a en effet les questions de la reconnaissance de la place des Indiens dans la construction des États-Unis et de la survie d’une culture – à travers la pratique de la langue notamment – menacée de longue date. Ce dont les témoignages de première main que David Treuer rapporte sur la période des pensionnats nous convainquent, lorsque les autorités fédérales, soutenues par des institutions ecclésiastiques complaisantes, voulaient « tuer l’Indien pour sauver l’Homme », en arrachant des enfants à leurs parents pour les placer dans de lointains internats, en leur interdisant d’y porter leurs costumes traditionnels et d’y parler leurs langues, en les violentant, en les abusant sexuellement. Preuve est faite, avec ce livre, que les « civilisateurs » autoproclamés n’ont pas réussi leur mission destructrice et que les cultures amérindiennes, pourvu qu’elles soient ouvertes et dynamiques, selon les vœux de l’auteur, constituent une part irréfragable de la culture américaine contemporaine.

La sélection semestrielle du GITPA

Nicolas Bertrand - Une école à la dérive : essai sur le système d'éducation au NunavikLe groupe de travail sur les peuples autochtones (GITPA) est la branche francophone de l’IWGIA, une ONG rassemblant toutes les personnes intéressées par la question des peuples autochtones à travers le monde et qui vise, par ses actions, à appuyer leurs revendications. Retrouvez la sélection en cliquant sur la couverture ci-contre.

Les vies majuscules de Kent Haruf

Kent Haruf - Nos âmes la nuit - Robert Laffont (Pavillons)Dans les romans de Kent Haruf, on ne trouve rien d’extraordinaire, et c’est en bonne partie ce qui fait leur charme. Des gens braves, et d’autres qui le sont moins, se collettent avec la dureté de la vie quotidienne, celle des marges rurales de l’Amérique, comme à Holt, bourgade imaginaire du Colorado, où se déroulent ses quatre romans traduits en français. Haruf aime ses personnages et ça se sent : Burdette, hâbleur irresponsable de Colorado blues (Where You Once Belonged, 1990) ou Jessie, son épouse, victime de la vindicte populaire ; les frères McPheron, héros ordinaires du Chant des plaines (Plainsong, 1999) et des Gens de Holt County (Eventide, 2004), célibataires au grand cœur, et la tribu des cabossés de la vie qu’ils abritent. Mais c’est avec Addie et Louis, atypiques septuagénaires de Nos âmes la nuit (Our Souls at Night, 2015), qu’on voit se déployer ses talents de sondeur d’âmes. D’une plume légère et subtile, il nous fait entrer, sur la pointe des pieds, dans l’intimité de ses personnages et on en ressort immanquablement attendri. La nature est présente, particulièrement dans la description des campagnes qu’on croirait (faussement) immobiles, entre le gémissement des éoliennes rouillées et le lourd piétinement du bétail ; elle est surtout un principe fondateur du monde de Kent Haruf en ce qu’elle forge le caractère des personnages, lesquels sont rarement de grands bavards. Dire d’un roman qu’il est taiseux peut paraître inapproprié. Lisez Haruf et vous comprendrez ce que cela signifie.

Terra incognita : dix familles, dix villages du monde

Patrice Olivier - Prek Toal : un village lacustre au Cambodge - Association Terra IncognitaLe photographe Patrice Olivier vous propose de découvrir des villages de trois continents, Amérique du Sud, Afrique et Asie, au travers de ses rencontres, notamment avec les familles qui l’ont accueilli. Chaque album contient plus de 200 photographies et vous invite à vivre le quotidien de ces familles. Vous y découvrirez la vie quotidienne à travers l’éducation, les religions, la gastronomie, les jeux et les relations à l’environnement.

Pêche capitale à Willow Pond

Ned Crabb - Meurtres à Willow Pond - Gallmeister (Noire)Un lodge luxueux en bord de lac, au fin fond du Maine. Une richissime patronne, imbue de sa réussite et grossière à souhait. Un beau gosse, as de la pêche, limite dipsomane, et sa sœur, non moins experte dans l’art de taquiner le goujon, le nez constamment dans la poudre. Une clientèle excentrique et, pour beaucoup, vénale. Un meurtre, puis deux. Des policiers locaux, vite dépassés par les événements, qui s’adjoignent les services d’un couple de retraités de l’Université tout droit sortis d’un roman d’Agatha Christie. Un dénouement inattendu. Et toujours, Gallmeister oblige, la nature, omniprésente.

Focus sur la collection « Chemins d’étoiles », au Passeur Éditeur

Pendant près de dix ans, de 1997 à 2006, la revue Chemins d’étoiles a ouvert ses colonnes à des nomades qui, abandonnant leurs repères pour suivre leur propre voie, ont cheminé vers des horizons nouveaux, persuadés que l’improbable recèle aussi sa part de richesse. Ses nombreux compagnons de route ont ainsi mené les lecteurs vers des rivages inconnus : des écrivains (Jacques Lacarrière, Kenneth White, Nicolas Bouvier, Jacques Meunier, Claude Mettra, Bernard Ollivier, Jean-Claude Bourlès), des photographes (Olivier Föllmi, Éric Valli, Christophe Boisvieux, Yvon Boëlle), des ethnologues (Jean Malaurie, Thor Heyerdahl, Jacques Brosse) et des visages de l’aventure (Priscilla Telmon, Gérard Janichon, Jean-Louis Étienne, Lionel Daudet). Au fil de ces pages, une orientation s’est affinée : l’esprit du chemin, qui forge l’être. C’est dans ce sillage que se poursuit la collection « Chemins d’étoiles », dirigée par Gaële de La Brosse, dédiée à l’itinérance. Un terme qui, conciliant l’itinéraire et l’errance, est cher au Passeur Éditeur : le voyage n’est-il pas, avant tout, une invitation au passage ?

L'invention du voyage - Le Passeur Éditeur (Chemins d'étoiles)

Linda Bortoletto - Là où je continuerai d'être : l'appel des terres sauvages - Le Passeur Éditeur (Chemins d'étoiles)

 Éric Brossier & France Pinczon du Sel - Vagabon : une famille, la banquise et des rêves - Le Passeur Éditeur (Chemins d'étoiles)

Céline Anaya Gautier - Dis maman, c'est encore loin Compostelle ? - Le Passeur Éditeur (Chemins d'étoiles)

Jacques Lacarrière - Ce bel et vivace aujourd'hui - Le Passeur Éditeur (Chemins d'étoiles)

Sébastien de Courtois - Un thé à Istanbul : récit d'une ville - Le Passeur Éditeur (Chemins d'étoiles)

Focus sur la collection « Premières nations », chez Dominique et compagnie

Michel Noël & Joanne Ouellet - Les Hurons-Wendats et la Grande Tortue - Dominique et compagnie (Premières nations)Les albums de la collection « Premières nations », aux éditions Dominique et compagnie, sont conçus pour amener l’enfant qui débute dans la lecture à porter un regard exempt de préjugés sur les nations autochtones du Québec (Mohawks, Papinachois, Hurons-Wendats, etc.).

Chaque récit introduit un thème qui permet à l’enfant de comprendre les leçons de la nature à travers le mode de vie ou les légendes des peuples amérindiens. La collection compte à ce jour douze titres, tous disponibles sur Dépaysage.